« C’est probablement le seul lacanien de mon équipe que je supporte ! ». Cette boutade qu’Olive m’avait lancée dans son bureau avait amené son rire lorsque je la rapportais à Patrick, il y a des années. Je lui demandais avec humour et taquinerie si cela pouvait être un hommage de la part d’Olievenstein, mais la gentillesse de Patrick, dans son sourire distancié qui ne trompait pas, lui faisait répondre qu’il aimait bien Olive, qu’il avait des côtés touchants. Je me souviens. Le joli rire de Patrick.
C’est par le biais de Charles Melman que nous nous étions rencontrés. Je me souviens de ce café alors pris ensemble, Patrick et moi, puis ces cafés, ces discussions à s’en faire mal à la tête à propos des toxicomanies, et de la psychanalyse ; et des psychanalystes, nos collègues.
Patrick me parlait de Marmottan, Il n’y a pas de drogués heureux, un livre culte, une institution culte dans laquelle Patrick a beaucoup travaillé. Des jours et des nuits successivement, puis des jours de repos durant lesquels il lisait ; beaucoup. Freud et Lacan. Et d’autres. Il s’était intéressé à Franz Brentano, ce philosophe et psychologue dont Freud a suivi les séminaires à Vienne, Freud y recueillant probablement la notion appuyée de représentation. De ce fait Patrick cherchait à se documenter sur cet auteur, entre autres. Ainsi était Patrick. Il m’étonnait. Son calme apparent – il s’en dégageait aussi une fébrilité de savoir – et sa modestie bien trop inadéquate à ses qualités m’avaient au début surpris. Ensuite je connaissais sa valeur. Ses écrits étaient aussi connus au Brésil, ce qui me faisait plaisir, lorsque je discutais avec des collègues là-bas, des collègues qui s’occupaient entre autre de toxicomanies, c’est-à-dire de nombreux collègues. Là-bas, où je poussais Patrick à venir ; « on verra » disait-il, embarrassé, avec ce sourire à la fois moqueur et de fatalité. Alors cela me faisait plaisir qu’il soit connu par son travail car il méritait beaucoup cela. Patrick, grâce à la psychanalyse mais aussi de par sa personnalité, ne s’était pas enlisé dans la cage socio-marginale et parfois, de façon ambigüe, « vedettariale » des toxicomanies. Son champ d’intérêt était plus vaste sans être dispersé. Mais il considérait que les toxicomanies valaient la peine d’être étudiées sérieusement dans le champ de la psychanalyse ; là dessus nous nous sommes entendus très tôt, et nous étions peu nombreux pour cela. Je lui parlais de mes recherches sur le terme de toxicomanie, recherches auxquelles Paul Bercherie avait donné quelque relief en m’orientant vers les folies d’impulsion. Je pouvais alors, avec Patrick, parler justement de Régis et de son Précis de Psychiatrie dans lequel cet auteur classique assurait que les impulsions méritaient des études en psychiatrie au même titre que les délires. Et lui qui n’était pas psychiatre me donnait son avis très juste sur les textes de Gilbert Ballet, autre psychiatre classique, autre Précis.
Il y eu ce colloque de 1989, à l’Association freudienne, rue de la clef, Les toxicomanies [1], avec l’aide de Claude Dorgeuille et l’appui de Charles Melman.
Puis nous vint l’idée, nous qui aimions les textes de Georges Lanteri-Laura, qui lisions des postfreudiens, qui pratiquions dans le champ et des toxicomanies et de la psychanalyse, de publier dans le cadre de l’Association freudienne les textes des Anciens, les Classiques. Notre intérêt était très clairement double : fournir un outil de travail solide, tout en nous instruisant aussi ; et montrer aux collègues analystes quelque peu « addictés » à leur propre « zobjet » que les Anciens, ou plutôt les Classiques (le terme fut de Charles Melman) ne s’étaient pas désintéressés loin de là de cette question. Edward Glover, dont Patrick connaissait fort bien les textes ainsi que ceux des autres, Rado, Sachs, Fenichel, Rosenfeld etc. ce fut une entreprise de cinq années, à laquelle Alain Dufour et Brigitte Balbure vinrent prêter main forte, entre autres [2]. Il se trouve que je coordonnais l’ensemble, ceci n’intéressait pas Patrick de le faire mais son travail était sans relâche et ses conseils de lectures très précieux. C’est lui notamment qui assura principalement les références de Freud et de Lacan, trouvailles déjà là avec lui, auxquelles nous ajoutions au fur et à mesure de nos recherches quelques brèves nouveautés. Nous étions approuvés et encouragés sans esquive par Charles Melman et Claude Dorgeuille, ainsi que, plus épisodiquement, par Jean-Paul Descombey.
Je me souviens aussi du plaisir que j’ai eu de discuter avec Patrick, puis de constituer un texte [3], comme coauteurs, sur le Dostoïevski De Freud. Texte qui nous a valu, et nous vaut encore, à nous deux Patrick, des interventions pleines d’intérêt pour qui connait ce texte de Freud, comme celui de Stéphane Zweig, auteur que nous admirions tous deux et auquel Freud fait référence.
C’est encore Patrick Petit qui me mit sur la voie des névroses actuelles. J’ai toujours pris soin de le citer car je lui dois beaucoup de références. Il le savait mais pour lui importait essentiellement le travail fait et ainsi permis. Mis à part une intervention à Clermont-Ferrand, ce fut la dernière fois que j’entendis Patrick faire un exposé public : Toxicomanies et névroses actuelles [4], lors du colloque que nous organisions avec Charles Melman en janvier 1997. Là encore sa modestie contrastait avec l’importance de ses découvertes, de ses lectures et du repérage de traits essentiels en rapport avec l’actualité, avec la pratique. Patrick ne trichait pas. Il savait lier, ou ne pas le faire trop vite, théorie et pratique. A la fois il osait et restait prudent. Ceci pour moi restera une caractéristique importante de l’intelligence vive de Patrick. Nous souhaitons réaliser justement un Dossier de la Revue lacanienne sur les Névroses actuelles. J’avais il y a quelques mois appelé Patrick pour cela. « On verra » ; mais il était occupé ailleurs ; pas seulement avec sa maladie, dont il parlait avec beaucoup de lucidité et de sagesse, mais avec d’autres auteurs, d’autres livres. Et avec l’informatique de l’ALI, qui le passionnait. Ce dossier de la Revue pourrait être n’en doutons pas un hommage à Patrick et les deux textes qu’il a produit avec Yves Smadja à l’époque pourraient après discussion avec le comité de lecture faire ouverture.
Je terminerai par cette modestie de Patrick, lui qui donnait beaucoup dans les discussions, lui qui savait beaucoup, avide de savoir et de sa mise à l’épreuve, mais « comme ça », sans en faire texte organisé, encore moins conférence.
Patrick était un honnête homme. Et un homme honnête. Son amitié se manifesta jusqu’au bout du chemin, où sa femme Brigitte me fit apprendre ce jour même du 1er juillet son départ. Je m’associe à sa peine et à celle de leur fille.